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La Comédie-Française ou l’Amour joué,
de Frederick Wiseman : visite privée
Par Milly La Delfa, référente cinéma, collège Sévigné (académie de Paris)
Le documentariste américain propose une plongée hypnotique de plus de trois heures dans la Maison de Molière alors que sont montées trois pièces du répertoire : La Double Inconstance de Marivaux, Occupe-toi d’Amélie de Feydeau et Dom Juan de Molière. Ce film, qui introduit dans les coulisses où « tout se joue », accompagne opportunément la sortie du dernier numéro de L’École et des lettres et son dossier « La Comédie-Française dans tous ses états ».
Par Milly La Delfa, référente cinéma, collège Sévigné (académie de Paris)
Le documentaire de Frederick Wiseman consacré à la Comédie-Française porte, comme certaines pièces de son illustre « patron », un sous-titre : L’Amour joué. Ce film, initialement sorti en 1996, semble s’agencer sous les yeux du spectateur en juxtaposant des séquences contrastées : une répétition en costumes, une ouverture des réservations au public, une réunion du CSE ou l’élection du prochain sociétaire. L’ensemble est rythmé et soudé par les répétitions et les représentations de trois pièces qui, à travers les siècles, mettent en scène le désir amoureux.
La Comédie-Française est le lieu par excellence où l’amour est interprété, questionné, représenté, à la fois dans ses hésitations, comme dans La Double Inconstance que Jean-Pierre Miquel, alors directeur du théâtre, met en scène avec Philippe Torreton, Claire Vernet et Coraly Zahonero, mais également dans ses exubérances à travers le couple feydeauesque que forment Thierry Hancisse et Florence Viala, ou ses abus – merveilleux Andrzej Sewerin – dans Dom Juan.
Le documentaire, dans lequel aucun appareil discursif ou narratif ne vient se superposer à l’image, offre aux spectateurs l’immense vertige de l’invisibilité et de l’ubiquité, la sensation sans cesse renouvelée d’avoir le privilège d’entendre et de voir ce qui n’appartient pas à notre monde, ce qui se passe lorsqu’à Paris, la nuit ou le jour, la vie se déroule, inconsciente de cette autre réalité qui prend forme sous les arcades du Palais-Royal.
Une déambulation hypnotique
Dans un article paru dans Libération, le 14 janvier 2025, peu avant la diffusion du documentaire de Frederick Wiseman à la BPI du Centre Pompidou, Denis Podalydès, actuel sociétaire de la Comédie Française, déclare :
« Je suis vraiment entré à la Comédie-Française en voyant et revoyant le film de Wiseman, La Comédie-Française ou l’Amour joué, qui détermine pour une grande part l’attachement immédiat et mystérieux qui me lia à la Maison, et me lie encore et toujours à elle. »
C’est effectivement le sentiment qui saisit le spectateur du film, celui d’entrer de façon tout à fait privilégiée, à l’intérieur de « la Ruche », ce surnom que donnent à la Comédie-Française ceux qui ont l’honneur d’y appartenir. La caméra de Wiseman semble se faire la plus discrète possible pour que le travail de tous et la concentration de chacun sur la tâche qui lui revient ne soient pas perturbés par la présence de ce témoin exogène.
Le documentaire superpose à une structure temporelle plus ou moins chronologique, des répétitions à la représentation, une structure topographique rhizomique qui permet de passer d’un endroit à un autre : la salle de répétition, la cantine, les ateliers des couturières ou des accessoiristes, sans qu’aucune hiérarchie ne puisse être sensible.
La grandeur de la Comédie-Française et son attrait exceptionnel sont alors à la fois perceptibles dans les décors monumentaux qu’exigent certaines représentations, mais également dans le panoramique qui révèle la file d’attente de la billetterie ou le gros plan du visage d’une future spectatrice, folle de joie d’apprendre qu’il reste encore des places à la vente. Pour toutes et tous, la Comédie-Française est un objet de désir.
Un lieu vivant
Loin d’accentuer cette dimension mythique, le documentariste s’applique à mettre en lumière les vivants qui peuplent cette institution. Les pensionnaires deviendront des pensionnés dont les droits précaires sont à défendre, comme le fait entendre Catherine Samie lors d’une réunion syndicale. Ce sont également des êtres très seuls, comme en témoignent les nombreux plans où, face à eux-mêmes, certains travaillent leur texte : Andrzej Sewerin répète Dom Juan en tournant sur la scène comme un cheval dans un paddock, les couturières piquent en silence et tête baissée, leur aiguille dans les tissus, Jeanne Balibar se farde, la diction de Jean Dautremay s’échauffe par des exercices d’articulation.
Les techniques humaines sont mises au service du spectacle vivant, et celui-ci exige de tous la perfection. Alors la troupe ? Où est-elle ? Comment se constitue-t-elle ? Tout d’abord par un travail de transmission que saisit, comme à la dérobée, le documentariste : Catherine Samie transmet son amour des mots et les caresses dont la bouche, la langue et le palais doivent envelopper chaque élément de la phrase ; les sociétaires élisent Jean-Pierre Mickaël qui est « reçu » à la Comédie-Française, et la troupe se déplace à la Maison des artistes du Pont-aux-Dames pour célébrer les cent ans d’une ancienne pensionnaire, Suzette Nivelle, qui a appartenu pendant dix-sept ans à la Maison.
Tandis que sur scène, certains seulement entrent dans la lumière, sous les feux de la rampe, le film, aux cadres modestes et à l’éclairage naturel, traque dans les gestes les plus modestes tout le savoir-faire « à la française » qui fait le prestige de cette institution.
De la double interprétation
Par un subtil jeu de montage, phase d’écriture essentielle pour le cinéaste, et de longueur accordée à chaque séquence, Frédérick Wiseman donne à voir la double interprétation dont fait l’objet chaque texte qui est monté sur scène. Ainsi, l’interprétation d’un passage repose d’abord sur l’engagement des comédiens et de la direction d’acteurs. Que ce soit dans la fougue des baisers dont Arlequin-Torreton couvre Silvia-Zahonero, ou dans le détail d’une manche que la comédienne remonte – « Pense à Gilda, lui intime Jacques Lassalle », on assiste, répétition après répétition, aux minuscules modifications sur le corps, le placement, l’articulation qui font jaillir le sens attendu, celui d’une incarnation spectaculaire dans laquelle se déploient toutes les dimensions du texte en germe dans sa version écrite.
La narration cinématographique consacre des pans entiers de la captation à des morceaux de bravoure : le monologue de Sganarelle à l’acte I de Dom Juan ou le trépidant triangle amoureux, Marcel et Irène sur le lit, Amélie dessous, d’Occupe-toi d’Amélie qui fait son entrée au répertoire. Les réactions du public, rires nombreux ou silence profond, accompagnent la démonstration de virtuosité des comédiens jusqu’à se fondre, sous l’œil de la caméra, en un seul spectacle auquel est convié le spectateur de cinéma.
Mais des séquences de même importance s’attardent sur l’autre travail d’interprétation, invisible et pourtant essentiel : celui de la lecture du texte. À travers les différentes « disputes » entre comédiens et metteur en scène, on réalise à quel point la démarche herméneutique est au cœur de l’engagement des artistes.
Jean-Pierre Miquel rappelle que La Double Inconstance peut être considérée comme « la première pièce moderne du théâtre français », puisque l’on est incapable de dire si le moteur des personnages est un moteur social ou sentimental. L’attrait pour le changement d’état, si important dans la société d’ordre qui est celle du dramaturge, ne doit pas être négligé dans l’interprétation que l’on fait de la pièce. Jacques Lassalle et Roland Bertin s’interrogent pour leur part sur la façon de prononcer le « tout de même » de Sganarelle à la scène I de l’acte III de la pièce éponyme. Faut-il l’entendre comme le « quand même » d’aujourd’hui, ou comme « également, essentiellement » qui semblent plus fréquents au XVIIe ? De ce point de lexicologie s’élève la question essentielle du libertinage de Dom Juan et de la possibilité d’une mise en scène humaniste, comme celle de Jean Vilar, plusieurs décennies auparavant. C’est un autre sens que Jacques Lassalle donne à la pièce :
« Molière est agnostique mais dans un monde sans Dieu, la condition humaine n’a plus aucun sens. Dom Juan est antihumaniste mais dans le vertige du manque, il est orphelin de Dieu et le traque dans des provocations inouïes. La pièce est par défaut prise dans une idéologie chrétienne[1]. »
Dans ces discussions à la table, c’est le sous-texte de toute la mise en scène qui s’élabore, et qui permet de prendre la mesure de ce que « interpréter un texte » ou en d’autres mots « jouer l’amour » peut vouloir dire.
M. L. D.
La Comédie-Française ou l’Amour joué, documentaire de Wiseman Frederick (États-Unis, France), 1996, 223 minutes. Projection le 2 mars 2025 à 18h, au Forum des images à Paris. Disponible en VOD.
Note
[1] Jacques Lassalle in La Comédie Française ou l’Amour joué, à 1h 25 min.
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