Barbara Cassin, L’Odyssée au Louvre :
aux sources grecques

Titulaire de la chaire du Louvre en 2023, la philosophe confronte dans ce livre, qui restitue ce cycle de cinq conférences, l’œuvre d’Homère à celles exposées dans le musée, en particulier les vases grecs de la galerie Campana. Elle voyage à travers les époques et les langues, et gomme la frontière entre philosophie et poésie.
Par Norbert Czarny, critique littéraire

Titulaire de la chaire du Louvre en 2023, la philosophe confronte dans ce livre, qui restitue ce cycle de cinq conférences, l’œuvre d’Homère à celles exposées dans le musée, en particulier les vases grecs de la galerie Campana. Elle voyage à travers les époques et les langues, et gomme la frontière entre philosophie et poésie.

Par Norbert Czarny, critique littéraire

Ulysse, héros de péplums, continue de fasciner. L’automne dernier, les Rencontres de Chaminadour, qui se tiennent chaque début de septembre à Guéret (Creuse), honoraient Homère, sous la direction d’Olivier Rolin qui hésitait à préférer l’Iliade oul’Odyssée, Achille ou Ulysse. Barbara Cassin, philosophe, philologue et grande lectrice d’images, était venue présenter L’Odyssée au Louvre qui paraît avec ce sous-titre « Un roman graphique ». Dans la partie « graphique », qui commence page 188 de ce livre, des photos montrent des vases, amphores et bas-relief dont l’auteure s’est servie pour éclairer les extraits de l’œuvre sur lesquels portaient ses conférences. L’Odyssée au Louvre est en effet issue de sa chaire au Louvre en 2023, soit un cycle de cinq conférences confrontant les collections à une recherche originale.

La philosophe place Chagall et Rembrandt en ouverture : Aristote caresse le buste d’Homère et porte sur une chaîne en or l’effigie de l’empereur Alexandre : « Poésie, philosophie, politique : toute la Grèce ». On pourrait dire tout le royaume de Barbara Cassin, philosophe passionnée par la langue, la puissance des mots, les valeurs sémantiques.

Galerie Campana

Le parcours principal se déroule dans la galerie Campana du musée. Mais ce lieu n’est pas le seul que la philosophe traverse. Ainsi, avec Grégoire Nicolet, chargé des antiquités orientales, elle relie l’épopée de Gilgamesh et l’Odyssée à travers les histoires parallèles d’Humbaba, géant gardien de la forêt des Cèdres dans la philosophie mésopotamienne, et de Polyphème, cyclope bavard de la mythologie grecque.

La recherche que mène Barbara Cassin au Louvre part d’une phrase de Nietzsche : « Faire d’Homère l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée relève du jugement esthétique ». Homère, en effet, n’existe pas, ou à peine. Peu d’informations sont connues concernant cet auteur dont rien ne prouve qu’il est unique. Vers la fin de son ouvrage, la philosophe cite l’écrivain britannique Samuel Butler qui considère que l’Iliade est un livre d’homme et l’Odyssée un livre de femme, une Sicilienne de haute lignée qui se serait représentée en Nausicaa, princesse phéacienne. Preuves à l’appui, Butler énumère les héroïnes féminines de cette épopée, et elles sont très nombreuses si l’on inclut les mères et servantes.

Il n’y a pas de texte original de l’Odyssée. Les traducteurs, dont Victor Bérard sur lequel elle s’appuie, ont reconstitué un poème à partir de fragments divers, au risque de la répétition. Seule reste la construction en anneaux dont, par ailleurs, l’écrivain américain Daniel Mendelsohn a traité dans son roman Trois anneaux. Un conte d’exil [1]. Quant à la langue d’Homère, personne ne l’a parlée, même si elle a servi de fondement à l’enseignement des enfants grecs de l’Antiquité.

Qu’est-ce qui fait d’Ulysse un homme ?

La philosophe lit Homère avec Parménide, philosophe grec présocratique, avec la vision païenne qui se résume chez elle dans une belle formule : « Celui qui arrive en face peut être un dieu ». Autrement dit, encore aujourd’hui (surtout aujourd’hui), regarder ou accueillir l’étranger est sinon un devoir, du moins un signe de distinction. Elle donne une autre définition, signée Nietzsche : « Païens sont tous ceux qui disent oui à la vie, pour qui “Dieu” est l’expression de la grande approbation de toutes choses. »

Cinq scènes l’intéressent, en partie guidées par le plaisir des yeux évoqué par Aristote pour définir le désir de connaissance qui caractérise les hommes. Qu’est-ce qui fait d’Ulysse un homme (comme nous) ? D’abord, il choisit d’être mortel quand Calypso lui propose l’immortalité. Ensuite, il a un nom et – c’est sans doute son erreur liée à la forfanterie – il le crie au Cyclope après avoir rusé en usant d’un faux, le fameux « Personne ». L’autrice montre comment le texte d’Homère invente la notion de signifiant à travers le jeu sur Outis et mètis, dont le sens connu est ruse, tromperie. Troisième caractéristique : Ulysse est lui-même, il a une identité ferme, et elle l’empêche de succomber à la séduction des sirènes. Le quatrième épisode, lors de sa rencontre avec Nausicaa, montre que le héros use d’une parole efficace ou performative. Enfin, le long et superbe épisode des reconnaissances, lors du retour d’Ulysse à Ithaque, est surtout marqué par ses retrouvailles avec Pénélope, autour du lit qu’il avait sculpté dans un olivier avant de partir pour Troie.

À la fin de l’ouvrage, un glossaire rassemble les termes intraduisibles. La plupart apparaissent dans le texte et sont des clés de compréhension. « Gonu », genou, a la même origine que le verbe donnant naître, devenir, « genos », l’origine, la race, la famille, ou « gunê » la femme. À rebours de toutes les traductions « classiques », y compris celle d’Emmanuel Lascoux[2], Barbara Cassin propose l’expression « Je te genouille, maîtresse » qu’Ulysse adresse à Nausicaa. C’est précisément une parole performative : il dit, il fait, de même que dans la tradition religieuse, Dieu dit et fait par son « Fiat lux ».

« Empedos », qui signifie solide, bien plant, vaut pour Ulysse le mortel que Calypso ne convainc pas, malgré l’amour qui les unit un certain temps. Le voyageur est planté dans l’île de la nymphe, regardant fixement vers l’horizon, éprouvant la nostalgie de son île lointaine. Cet empedos est aussi ce qu’Ulysse, serré contre le mât du navire, pieds plantés dans le sol, oppose aux sirènes. C’est enfin le lit conjugal qui marque l’aboutissement des épreuves. La philologue s’arrête sur le mot « nostalgie » qu’on croit souvent d’origine grecque, mais à tort…

Une toile amusante figure à la fin du volume. Elle est l’œuvre de Chirico. On y voit un homme en train de ramer à bord d’une barque, sur ce qui ressemble à la fois à un tapis et à la mer, dans un salon bourgeois. La toile s’intitule Le Retour d’Ulysse. Elle rappelle les propos peu aimables d’Horkheimer et Adorno dans leur Dialectique de la raison. Ces philosophes voient en lui un homo oeconomicus, semblable à Robinson, « ayant le choix entre duper et périr », autrement dit « homme de l’épargne et du gain ». Cela peut troubler, et pour qui aime la dimension épique du récit, décevoir. Bien des lecteurs ont tranché, préférant la brève vie d’Achille à celle plus longue d’Ulysse. Une nouvelle série de conférences devrait traiter la question, sinon le dilemme.

N. C.

Barbara Cassin L’Odyssée au Louvre, un roman graphique, « La chaire du Louvre », Flammarion, 264 pages, 34,90 euros.


Notes


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

Norbert Czarny
Norbert Czarny