
Au pays de nos frères,
de Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi : terre d’exil
En trois chapitres articulés autour des trois membres d’une famille, Au pays de nos frères explore les défis et les espoirs de la communauté afghane d’Iran à travers les décennies. Ce premier long métrage d'un duo iranien s'appuie sur une science du détail et une extrême pudeur.
Par Philippe Leclercq, critique de cinéma
En trois chapitres articulés autour des trois membres d’une famille, Au pays de nos frères explore les défis et les espoirs de la communauté afghane d’Iran à travers les décennies. Ce premier long métrage d’un duo iranien s’appuie sur une science du détail et une extrême pudeur.
Par Philippe Leclercq, critique de cinéma
La terre d’accueil suggérée par le titre du film, c’est l’Iran. C’est, en tout cas, le nom que lui donnent les quelque sept millions d’exilés afghans vivant actuellement dans la clandestinité et dans l’indifférence de ce pays autant que de la communauté internationale. Cet angle mort de la société iranienne, loin des thèmes habituels abordés par le cinéma national, est au centre du premier long-métrage du duo mixte de cinéastes iraniens, Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi, justes récipiendaires du prix de la mise en scène au festival de Sundance en 2024.
Faux frères
Divisé en trois chapitres distincts se déroulant respectivement en 2001, 2011 et 2021, Au pays de nos frères explore les défis et les espoirs de la communauté afghane d’Iran à travers les décennies. Chacun des segments, situé au cœur d’une saison et d’un lieu différents, s’articule autour d’un membre d’une même famille. Il y a d’abord Mohammad, un beau et brillant lycéen, victime du harcèlement d’un officier de police. Son cas illustre la vulnérabilité des jeunes Afghans face aux vexations et abus de pouvoir des services de sécurité.
Le deuxième récit se concentre sur le sort de Leïla, une employée de maison confrontée à la mort brutale de son mari (probablement mort d’épuisement) dans la maison de ses employeurs. Craignant de perdre son emploi et d’attirer l’attention des autorités, la jeune femme préfère taire la vérité, révélant ainsi les dilemmes moraux et les sacrifices imposés aux réfugiés pour subsister dans une société qui les rejette.
Dans le troisième volet, Qasem ne sait, pour sa part, comment annoncer à sa femme la mort de leur fils alors que les autorités iraniennes leur proposent la naturalisation. La détresse du vieil homme met en lumière la tragédie des familles qui vivent dans la précarité et l’exil.
Couleurs et saisons du destin
La structure en triptyque permet d’examiner les différentes facettes de l’expérience des réfugiés afghans, tout en soulignant la persistance de leurs difficultés au fil des ans. Bien que fragmenté, le récit s’inscrit dans une continuité narrative qui dépasse le simple film à sketches. Les relations familiales qui lient les personnages entre eux (Mohammad devient le second mari de Leïla, qui est elle-même la nièce de Qasem) amplifient les enjeux dramatiques tout en intensifiant l’impact émotionnel du film. Les décennies défilent, les rapports de domination et de peur perdurent ; la population afghane marginalisée souffre en silence du zèle des autorités et de leur impunité ; des générations entières sont sacrifiées.
Face à ces criantes injustices, le cinéma de Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi s’appuie exclusivement sur la science du détail (chaque geste compte), du cadre et de l’hors-champ, écartant ainsi toute tentation de recourir aux effets mélodramatiques. C’est avec une pudeur extrême qu’Au pays des frères déroule sa tragique odyssée familiale. La photographie y est particulièrement soignée, les plans tirés au cordeau. Chaque saison, chaque lieu a sa couleur, son éclairage en accord avec la lumière intérieure des personnages. Ainsi, le drame de l’innocence volée de Mohammad s’écrit sur la page blanche des neiges d’hiver, le destin de Leïla renaît dans un étrange printemps verdoyant, l’oppressant chagrin de Qasem se déploie dans les touffeurs d’un funeste été.
À l’image de nombreux films iraniens, Au pays de nos frères conjugue la qualité d’écriture du scénario à la rigueur de la mise en scène pour dénoncer une société oppressante, injuste et discriminante, où des exilés, chassés de leur terre depuis l’invasion russe des années 1980, tentent de préserver leur dignité. À ces « damnés de la terre », pour reprendre les mots du psychiatre et essayiste antillais Frantz Fanon, le film de Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi rend un hommage poignant, célébrant leur détermination et leur capacité de résilience à travers une esthétique d’une grande élégance.
P. L.
Au pays de nos frères, de Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi, film iranien (1h35), avec Hamideh Jafari, Bashir Nikzad, Mohammad Hosseini, Marjan Khaleghi, Hajeer Moradi. En salles le 2 avril.
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