
Préparer les élèves à l’esprit critique et à l’écriture journalistique
Dans le cadre de la 36e Semaine de la presse et des médias à l'école, éclairages sur une expérience pédagogique menée avec deux classes de seconde dans l’académie de Nice autour de deux concours d’écriture d’articles et de conception de unes.
Par Fanny Genoux, professeure documentaliste (académie de Nice)
Dans le cadre de la 36e Semaine de la presse et des médias à l’école, éclairages sur une expérience pédagogique menée avec deux classes de seconde dans l’académie de Nice autour de deux concours d’écriture d’articles et de conception de unes.
Par Fanny Genoux, professeure documentaliste (académie de Nice)
La Semaine de la presse et des médias à l’école (SPME), organisée du 24 au 29 mars cette année, a pour objectif d’aider les élèves à comprendre le fonctionnement des médias, à exercer leur esprit critique face à l’information et à mieux appréhender le rôle de la presse dans une société démocratique. Elle vise à développer leur autonomie dans la recherche et l’analyse des sources d’information, tout en les sensibilisant aux enjeux de la liberté d’expression et de la déontologie journalistique.
L’édition 2025 a pour thème « Où est l’info ? ».
Cette thématique, qui peut sembler en apparence simple, renvoie à la problématique de la surabondance d’informations et à la difficulté de repérer des informations fiables dans un environnement saturé de contenus. Les renvoyant au jeu populaire « Où est Charlie ? » – qui consiste à chercher un personnage dans différentes foules dans les livres-jeu du britannique Martin Handford (Grund jeunesse) –, cette question invite les élèves à se poser les bonnes questions et à adopter les bons réflexes pour dénicher une information fiable dans une multitude d’informations de toutes sortes.
Développer l’esprit critique des élèves, c’est notamment les former à naviguer dans cette profusion de contenus. Et c’est l’un des enjeux de l’éducation aux médias. La thématique 2025 permet aussi d’aborder des problématiques comme celle du support et des formats de l’information : podcasts, BD (comme avec le magazine Topo) ou service de vidéo en ligne comme Twitch. Les élèves apprennent aussi à démêler l’information du divertissement dans des contenus dits d’infotainment. Enfin, la question de l’impact de l’intelligence artificielle sur le travail des journalistes se pose de manière encore plus cruciale cette année tant l’IA a fait de progrès ne serait-ce que ces quatre derniers mois.
Dans le cadre de cette 36e SPME, deux classes de seconde du lycée René Goscinny à Drap dans le bassin niçois se sont vu proposer de participer à deux concours d’éducation aux médias et à l’information : « Chasseurs d’Actu », organisé spécifiquement au sein de l’académie de Nice, et le concours de « Unes » proposé au niveau national par le CLEMI. Ces projets s’inscrivent dans un objectif plus large : les sensibiliser à l’importance d’une information fiable et d’un regard critique sur l’actualité. En tant que professeure documentaliste, j’accompagne les élèves dans cette démarche, en collaboration avec une enseignante d’histoire-géographie et d’EMC.
« Chasseurs d’Actu » : un travail de terrain pour une expérience immersive
Dans le cadre des cours d’EMC, à raison d’une heure tous les quinze jours en demi-groupe, les élèves d’une classe de seconde se préparent au concours « Chasseurs d’actu ». Ils ont suivi plusieurs étapes :
- présentation du concours et de ses enjeux : comprendre le rôle du journalisme et l’importance d’un traitement rigoureux de l’information ;
- travail sur les spécificités des genres journalistiques au programme du concours : reportage, portrait, interview, critique, dessin de presse et synthèse – ils ont étudié les caractéristiques chacun à partir d’exemples concrets de documents pédagogiques dédiés, tels que les fiches méthodes élaborées par L’École des lettres ;
- choix des sujets et recherche de sources : les élèves ont été laissés libres de proposer des sujets et d’identifier des thématiques pertinentes dans leur environnement proche, tel que cela est préconisé par les membres du jury du concours. Ce travail a été fait en amont afin qu’ils aient le temps d’identifier de potentielles sources (personnes, institutions, associations, etc.) à contacter et de fixer des rendez-vous pour mener des interviews lors de la journée du concours ;
- travail sur l’angle journalistique : pour chaque sujet, il s’agit d’aider les élèves à définir un point de vue précis pour choisir un mode de traitement pertinent, efficace et original ;
- préparation des interviews : étape essentielle pour leur permettre d’interroger leurs sources avec pertinence en préparant les questions à poser et en soignant leur formulation pour obtenir la réponse la plus précise possible.
Ainsi, par exemple, la semaine dernière, plusieurs séismes ont frappé la Côte d’Azur, notamment l’arrière-pays niçois où se trouve l’établissement de ces élèves. Un groupe a décidé d’écrire sur ce sujet et a dû rechercher les bonnes sources à contacter : sismologues, autorités locales, habitants impactés. Ce travail préparatoire est essentiel pour garantir la pertinence et la qualité de leur production journalistique.
Cependant, cette préparation s’accompagne de plusieurs difficultés :
- certains élèves peinent à trouver un sujet pertinent et hésitent sur le choix de l’angle à adopter ;
- expliquer ce qu’est un angle journalistique et en quoi il est fondamental de le déterminer avant de traiter un sujet s’avère parfois complexe ;
- contacter des sources fiables et obtenir des réponses ne va pas de soi : certains interlocuteurs refusent de répondre, d’autres mettent du temps à se rendre disponibles, ce qui peut décourager les élèves.
Ces obstacles, bien que frustrants, constituent néanmoins une mise en situation réaliste des défis du journalisme, car les mêmes problèmes peuvent se poser aux journalistes professionnels.
« Concours de unes » : comprendre la presse et ses mécanismes
En parallèle, une autre classe de seconde s’est préparée au « Concours de unes », également dans le cadre des cours d’EMC et selon les mêmes modalités.
Un travail sur la ligne éditoriale et le traitement de l’actualité
Avant de se lancer dans la réalisation de leur propre une, les élèves ont analysé comment différents journaux traitaient un même événement chacun selon leur ligne éditoriale.
Ils ont travaillé sur les unes de plusieurs quotidiens datés du 6 septembre 2024, après la nomination de Michel Barnier au poste de Premier ministre :
- La Croix : « Et maintenant, gouverner » → approche factuelle et institutionnelle.
- Le Figaro : « Le choix de l’apaisement » → cadrage positif.
- L’Humanité : « L’outrage » → ton engagé et critique.
- Libération : « Approuvé par Marine Le Pen » → mise en perspective politique.
Ce travail leur a permis de mieux comprendre la construction de l’actualité et d’affiner leur propre réflexion puisqu’ils devront aussi choisir un angle pour réaliser leur Une lors du concours.
Une immersion dans l’univers de la presse
Pour les aider à comprendre l’importance de la une dans le paysage médiatique, ils ont mené un premier travail d’analyse :
- décrypter les unes de la presse : les élèves doivent étudier comment les journaux choisissent, hiérarchisent et mettent en scène l’information ;
- explorer la notion de ligne éditoriale : comprendre qu’un journal oriente ses choix selon son lectorat et son identité ;
- plonger dans l’histoire des unes à travers l’examen de unes historiques, en s’appuyant sur les ressources de la BnF (par exemple, les unes des journaux le lendemain de la chute du mur de Berlin, ou celles consécutives au 11 septembre 2001).
Ce dernier point a particulièrement marqué les élèves qui ont réalisé que les unes étaient bien plus que de simples pages d’ouverture. L’objectif était de leur faire comprendre que la Une ne se contente pas d’informer : elle hiérarchise, met en récit et influence la perception des événements.
Un défi journalistique en temps réel
Le principe du concours est simple : il s’agit de concevoir une une de presse à partir de dépêches et de visuels de l’AFP. Mardi 25 mars au matin, les élèves recevront un panier de dépêches et de visuels de l’AFP, datés de la veille (lundi 24 mars). Ils devront alors :
- se réunir en comité de rédaction et définir une ligne éditoriale : leur journal sera-t-il généraliste, sportif, économique, engagé ?
- donner une identité à leur journal, en lui choisissant un nom évocateur, éventuellement accompagné d’un logo ;
- sélectionner les dépêches correspondantes au choix de leur ligne éditoriale, puis choisir quels sujets méritent d’être mis en avant et comment ;
- hiérarchiser l’information : décider du titre principal, des articles secondaires et de l’équilibre texte/image. Ils devront rédiger le début des articles et s’ils le souhaitent un éditorial ;
- travailler sur la mise en page : utiliser la maquette pour donner du rythme et de la lisibilité à leur une.
Cet exercice, en apparence ludique, est en réalité un condensé du travail éditorial d’une rédaction. Il les pousse à se questionner :
- Pourquoi un sujet fait la une et pas un autre ?
- Quelle image choisir pour incarner une information ?
Ce concours permet d’expérimenter le fonctionnement réel d’une rédaction et de faire prendre conscience aux élèves du rôle des médias dans la construction de l’actualité.
Une expérience pédagogique enrichissante
La préparation à ces deux concours permet aux élèves, placés en situation de production, de se familiariser avec les métiers du journalisme et de développer un regard critique sur l’information qui les entoure. Ils prennent conscience du travail nécessaire pour produire une information fiable et mesurent mieux les enjeux de la presse aujourd’hui. Ils réalisent aussi que l’information n’est jamais neutre et résulte d’un choix : choix d’en parler ou non, choix d’un angle de traitement, choix des mots, choix d’images.
Ce type de projets permet également aux élèves de gagner en autonomie, en apprenant à vérifier leurs sources, structurer leur pensée et travailler en équipe.
La SPME est une belle occasion de travailler autrement avec les élèves, en les plaçant en situation de production et en favorisant une approche active de l’information.
F. G.
Sources utilisées
- CLEMI – Présentation du concours de unes et ressources pédagogiques : https://www.clemi.fr
- École des lettres – Éducation aux médias et à l’information : les genres journalistiques : https://www.ecoledeslettres.fr/?arm_dd_file=4934&arm_file_id=0
- Bibliothèque nationale de France (BNF) – Quand les unes des journaux racontent l’histoire : https://essentiels.bnf.fr/fr/enseignants/64cbf105-11f4-4e61-8d00-3666cd5707ea-quand-unes-journaux-racontent-histoire
- Unes du 6 septembre 2024 – La Croix, Le Figaro, L’Humanité, Libération.
L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.