Comment réussir sa dissertation de philosophie ?

Entre l’accroche, la problématique, le plan et l’enjeu, les candidats s’emmêlent. Comment éviter la récitation, le hors-sujet ou, pire, la page blanche ? Il faut notamment problématiser, s’appuyer sur des exemples solides, penser la troisième partie, ménager les transitions et la forme. Illustrations avec la notion de bonheur.
Par Hans Limon, professeur de philosophie (océan Indien)

Entre l’accroche, la problématique, le plan et l’enjeu, les candidats s’emmêlent. Comment éviter la récitation, le hors-sujet ou, pire, la page blanche ? Il faut notamment problématiser, s’appuyer sur des exemples solides, penser la troisième partie, ménager les transitions et la forme. Illustrations avec la notion de bonheur.

Par Hans Limon, professeur de philosophie (océan Indien)

Il y a plus de deux siècles, un certain Napoléon instituait le rite de passage du baccalauréat et, avec lui, la sacro-sainte et angoissante épreuve de philosophie. Chaque année, cet exercice spécifiquement français – du moins sous la forme qu’on lui connaît – se subdivise, au choix et toutes sections confondues, en deux sujets de dissertation et un sujet d’explication de texte. Depuis cent vingt ans, c’est avec l’angoisse de la page blanche nouée au ventre que les aspirants philosophes se posent la question suivante : comment réussir ma dissertation ?


Entre l’accroche, la problématique, le plan et l’enjeu, il n’est pas rare que les candidats s’emmêlent les stylos dès l’introduction et, voyant les quatre heures d’une composition gratifiée d’un coefficient 8 s’égrener un peu trop rapidement, se heurtent aux deux écueils tant redoutés que constituent la récitation et le hors-sujet. Y a-t-il une recette pour réussir cette épreuve décisive ? Certes non, mais il y a du moins quelques ingrédients à savamment doser afin d’éviter l’indigestion du correcteur.

Références et représentations personnelles

En franchissant le seuil d’une dissertation, le mieux est encore d’avoir sous le coude quelques exemples qui non seulement rendront le propos plus concret, mais en feront également sentir tout l’intérêt, philosophique et/ou pratique. Choisir un exemple, c’est ramener la question posée à ses références et représentations personnelles, celles du cours ou du vécu, et montrer que, si interrogation il y a, celle-ci peut tout à fait jaillir d’un fait divers aperçu en flânant sur le Net ; d’un film apprécié quelque temps auparavant ; d’une chanson entendue dans le taxi ; d’une querelle entraperçue à la lueur du soir tombant, sous ses fenêtres ; d’une guerre étudiée en cours d’histoire ; d’une remarque blessante d’un parent ou d’un ami ; d’une série visionnée sur un service de streaming ; d’un deuil ou d’une naissance, d’un mariage ou d’une rupture.

  • Philosopher, pensait Aristote, c’est avant tout s’étonner. L’étonnement et les questions – existentielles, épistémologiques ou métaphysiques – qui l’accompagnent vont rarement de soi : jamais ou presque ils ne nous accaparent sans cause tangible ou raison déterminante.

    Autour de la notion de bonheur, on peut par exemple citer :
  • La chanson Happy (2013), de Pharrell Williams, questionne la dimension euphorique du bonheur. Surtout quand on sait qu’elle fut à l’origine composée pour un film d’animation (Despicable Me 2 (Moi, moche et méchant 2), Pierre Coffin et Chris Renaud, 2013) dont le personnage principal, Gru, est somme toute assez détestable. Notre définition du bonheur nous est-elle imposée ? Peut-on être à la fois méchant et heureux ? Le bonheur se mérite-t-il ?
  • Le film dramatique The Pursuit of Happyness (À la recherche du bonheur), de Gabriele Muccino (2006), nous fait suivre le combat du représentant de commerce noir américain Chris Carter (Will Smith) et de son petit garçon de cinq ans (Jaden Smith) pour sortir de la précarité : l’État est-il responsable de notre bonheur ? Que signifie le « droit au bonheur » de la Déclaration d’indépendance des États-Unis du 4 juillet 1776 ? Le bonheur est-il une affaire publique ou seulement privée ? Peut-on véritablement le constitutionnaliser ? Y a-t-il un authentique droit au bonheur ? Le rôle de l’État est-il de rendre les citoyens heureux ? N’est-ce pas là une forme de paternalisme ?


Netflix et Spotify peuvent être d’un grand secours. Le vécu – s’il est désubjectivé, c’est-à-dire dépouillé du « je » personnel – constitue également un terreau particulièrement fertile. Tout comme le correcteur évite de projeter un élève-type qu’il aurait à évaluer, les candidats n’ont absolument pas à s’imaginer qu’il existe des références attendues ou que leur culture personnelle est illégitime au regard de celle des enseignants : d’où qu’il provienne, un exemple est éclairant dans la mesure où il vient appuyer la réflexion.

S’ils veulent exercer leur capacité d’accroche et de problématisation, les candidats pourront piocher dans les annales des sujets tombés ces dernières années en France et à l’étranger. Ils ne manqueront pas de remarquer que, pour une seule et même notion, il n’existe généralement guère plus de deux ou trois combinaisons de sujets possibles. La notion de bonheur a, par exemple, été souvent associée à celles de conscience, de désir et de liberté. La plupart des sujets gravitent autour de notre maîtrise du bonheur et de notre pouvoir d’action face à lui. Quelques exemples de sujets récemment tombés en France et à l’étranger :

  • Le bonheur est-il une affaire de raison ? (France, juin 2023)
  • La conscience fait-elle obstacle au bonheur ? (Amérique du Nord, mai 2022)
  • Le bonheur nous échappe-t-il inévitablement ? (Centres étrangers Afrique, juin 2022)
  • Existe-t-il des techniques pour être heureux ? (Asie, juin 2021)
  • Savoir rend-il malheureux ? (Polynésie, juin 2021)

Déplier les significations

L’objectif d’une dissertation n’est pas de répondre à une question, mais plutôt d’en faire le tour en en dépliant les multiples significations. Il faut donc tout d’abord interpréter les termes du sujet et en déduire leurs champs d’application : psychologique, moral, social, culturel, religieux, scientifique. Il n’est pas interdit de procéder par association d’idées. Le terme « bonheur », par son étymologie (la bonne chance), se prête aisément à cet exercice liminaire.

La problématique en découlera naturellement : elle consistera en une reformulation du sujet par le biais de concepts élémentaires. Ainsi, pour le sujet sur le bonheur tombé l’an dernier en France et mentionné plus haut :le bonheur, étymologiquement affaire de chance, est-il à la portée de notre libre arbitre ? Peut-on travailler à être heureux ou faut-il au contraire, en opportuniste guettant la moindre occasion, s’y abandonner ? Plutôt que sur la raison, le bonheur ne repose-t-il pas sur la passion ? Est-il marqué du sceau de l’égoïsme ou de la moralité ? Enfin, peut-on à coup sûr se rendre heureux ? Existe-t-il une technique du bonheur ? Dans quelle mesure peut-on se rendre soi-même heureux ?
Il s’agit ensuite de construire un plan en songeant aux notions du programme de terminale potentiellement convocables : ici, la conscience et l’inconscient (les pulsions), la raison et la vérité, l’État et la justice (le législateur peut-il œuvrer au bonheur du peuple ?), la liberté, la religion, le devoir et bien évidemment le bonheur (la loi morale kantienne et les eudémonismes de l’Antiquité). De sorte qu’une ébauche simplifiée de planpour ce sujet pourrait ressembler à ceci :


1. Bonheur et passion : la justice naturelle selon Calliclès (Gorgias) ; le principe de plaisir freudien ; l’universalisme de la raison face au subjectivisme du bonheur individuel.

2. La raison au service du bonheur : le dérèglement de l’homme soumis à ses passions selon Platon et Spinoza ; la distinction stoïcienne entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas ; le lien bonheur-vertu aristotélicien ; la générosité selon Descartes, qu’il définit comme la conséquence d’un bon usage du libre arbitre (différence entre bonheur et béatitude ou contentement).

3. Les limites de la raison et le bonheur comme idéal de l’imagination : doctrine de la vertu et doctrine de la prudence chez Kant ; le pouvoir du hasard et de la fortune ; les « vérités de cœur » pascaliennes comme accès alternatif à la vérité et au bonheur ; le pouvoir de l’homme limité selon Kant au simple mérite du bonheur (sans certitude de l’atteindre) et le postulat — émis par la raison — d’un Dieu justicier censé rétribuer la vertu par le bonheur dans un autre monde.

L’enjeu viendra quant à lui mettre en relief l’intérêt du sujet : la complexité du bonheur malgré son omniprésence dans les discours ; les possibilités et les limites offertes par la condition humaine ; le caractère simpliste et coupable des injonctions contemporaines au bonheur par la réussite sociale.

Le cours pourra fournir les éléments de doctrine nécessaires à la rédaction du développement. Il est essentiel de ne pas se limiter à l’utilisation du cours correspondant à la notion centrale du sujet, ni de l’utiliser in extenso pour répondre à la question posée : le hors-sujet guetterait alors. Chaque sujet a ses propres implications et présupposés. Une dissertation est un subtil mélange d’esprit d’initiative et de cours assimilé, d’argumentation et de remémoration circonstanciée. Il faut éviter les plans faussement dialectiques : oui, non, peut-être. Un plan de type oui/mais/ mais encore est bien plus cohérent.

La troisième partie, une autre manière d’aborder la question

Enfin, la troisième partie tant redoutée n’est pas une synthèse, mais une autre manière d’aborder la question : elle doit être annoncée de cette manière dès l’introduction. Elle peut aussi consister en un approfondissement de la deuxième partie ou, pour les plus aventureux, à une remise en question des présupposés du sujet : pourquoi faudrait-il opposer passion et raison ? Faire reposer le bonheur sur la raison, n’est-ce pas là une preuve de logocentrisme (la raison au centre de tout) ? Un tel sujet n’est-il pas le symptôme d’une société totalisante qui voudrait scientificiser le bonheur pour mieux le vendre et le contrôler ?

Les plans thématiques découlant de questions ouvertes (auxquelles il est impossible de répondre par oui ou non) obligent à dépasser le cadre d’une simple opposition binaire entre parties. À « Pourquoi ? » ou « Dans quelle mesure ? », on ne répondra jamais par oui ou par non. Le par cœur n’est pas nécessairement de mise dans le développement de la réflexion : à une impeccable citation de Descartes hélas restée inexpliquée, on préférera l’idée qui y correspond (par exemple le cheminement jusqu’au cogito), mais reformulée et reliée au sujet traité. Là non plus, pas de références attendues malgré les philosophes incontournables du programme.

Ménager les transitions, conclure en ouvrant

Il faudra ensuite ménager de brèves transitions entre les parties qui ouvriront l’appétit du correcteur et si possible les avancer par des interrogations qui relanceront l’intérêt philosophique et seront des repères dans votre progression : la raison est-elle un instrument infaillible ? Le bonheur s’offre-t-il immanquablement à tout être raisonnable et moral ? Plutôt qu’un but accessible par une conduite conforme aux prescriptions de l’intelligence et aux injonctions du devoir, le bonheur n’est-il pas un idéal de l’imagination ?

La conclusion rappellera la problématique de départ et le déroulé du raisonnement. Elle proposera éventuellement une ouverture, c’est-à-dire une question annexe qui, sans être tout à fait au cœur, servira néanmoins de complément de réflexion, une piste secondaire d’interrogation, un autre sujet impliqué par le raisonnement qui vient de s’achever, mais dont le traitement requiert une dissertation à part entière : le transhumanisme et l’augmentation de soi comme sources de bonheur ; les dommages collatéraux d’une raison qui domine un peu trop la nature (écologie) ; l’illusion nietzschéenne au service du bonheur ; la société de consommation ; la bioéthique.

Une idée par partie, c’est un minimum. Trois sous-axes par partie, c’est de la virtuosité. On ne peut décemment pas refuser la moyenne à une copie qui produit un effort sincère de problématisation, se nourrit d’exemples pertinents et s’abreuve à la mamelle du cours préalablement copié. Il faut par ailleurs s’efforcer d’être lisible. Un correcteur est humain, trop humain. Tout effort superflu de déchiffrement lui sera pénible, surtout s’il doit corriger une centaine de copies.

Aux candidats d’utiliser ces ingrédients avec mesure et discernement. La philosophie n’est rien d’autre, in fine, qu’un art de cuisiner sa pensée pour mieux la faire déguster.

Je mange donc je suis ?

H. L.


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

Hans Limon
Hans Limon